Les Mondes de Clèm: 1er prix : Rencontre - Vavi

jeudi 13 décembre 2012

1er prix : Rencontre - Vavi


- Pierre a disparu.
Ellana avait lâché ces mots d’une voix éteinte, brisée par le chagrin. Pourtant, malgré le brouhaha général qui régnait dans la grande salle de l’auberge du Monde, le silence se fit instantanément.
Un silence ébahi, incrédule.
Un silence de mort.
Une autre voix s’éleva alors, écho de celle de la Marchombre aux lames d’acier.
- Pierre, disparu ? Tu veux dire, qu’il est… Mort ?
Le regard sombre d’Ellana croisa celui de son ancien Apprenti. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche pour confirmer son annonce, Salim avait compris. Mais le mot, ce simple mot qu’elle prononça alors, lui brisa le coeur.
- Oui.
Il sentit alors la main d’Ewilan dans la sienne, et comprit que, comme tous ceux présents dans la salle, elle pleurait.

Un mot prononcé,
Un rêve brisé.
Mort.


***

Plus tard dans la soirée, bien plus tard, Ellana vint glisser un mot à l’oreille d’Ewilan. Les regards des deux jeunes femmes se croisèrent, et Ewilan se leva à la suite de la Marchombre. Elles sortirent de l’auberge et firent quelques pas dehors, en silence. L’air était frais, d’une pureté presque irréelle, à peine teinté d’un doux parfum de verveine. Dans le ciel qui s’assombrissait peu à peu, les étoiles semblaient s’allumer chacune à leur tour. Ellana demanda enfin :
- Comment va Eryn ?
Ewilan sourit.
- Elle grandit. Elle me parle beaucoup de ses rêves.
- Toujours les mêmes ?
- Oui… Salim et moi pensions qu’il s’agissait de son imagination, et puis elle nous a ramené un ami ! Il s’appelle Elio. Il est arrivé récemment avec ses parents, des gens adorables, Nathan et Shaé.
Elle s’arrêta un instant, et ses yeux violets s’embuèrent.
- Ils viennent de notre ancien monde… Le monde de Pierre.
La Marchombre, songeuse, ne répondit d’abord pas, puis lâcha :
- A propos de Pierre…
- Tu nous as dit qu’il avait disparu… Il est vraiment mort ?
C’est alors que le regard d’Ellana s’illumina et que ses lèvres esquissèrent un sourire.
- Il y a deux réponses à ta question, comme à toutes les questions. Laquelle veux-tu entendre en premier ?
Dans le coeur d’Ewilan, naquit un espoir.
Une lumière.
Qui réchauffe et console.
- La réponse du poète…

Quelques mots prononcés,
Un rêve qui renaît.
Promesse d’avenir.


***

Le regard gris acier de Destan se posa sur les deux enfants. L’un, âgé d’une dizaine d’années, cheveux noirs, posait sur le monde un regard doux et joyeux d’un vert étonnant. Il tenait dans sa main celle d’une fillette un peu plus jeune, au teint sombre et aux boucles dorées, tressées de plumes colorées. Ses yeux à elle étaient d’un violet remarquable, et son regard trahissait une maturité peu commune pour son âge.
Elio et Eryn.
Lui, Destan, était plus âgé. Presque un homme, il ressemblait chaque jour un peu plus à son père, par son regard, sa stature, par ses traits sévères. Tout en lui le criait : il était Frontalier.
Mais malgré son apparente assurance, une ombre existait dans le regard du jeune homme.
L’ombre du doute, de l’inquiétude.
Il était seul dans cette jungle, accompagné de deux enfants dont la seule préoccupation paraissait être un débat sur l’existence des fées. Destan était un guerrier, et son être tout entier lui criait qu’ils étaient en danger. Quelque chose rôdait.
Mais il devait veiller sur les enfants. Le vent avait porté dans son murmure une nouvelle et ultime prophétie aux oreilles d’Ellana, sa mère.

Quand celui qui décida du sort des Fils du Chaos reviendra, la Tisseuse de Rêves ira chercher l’Enfant des Sept au-delà de la Grande Dévoreuse.
Alors l’Armure, guidée par les Etoiles et la Roue, les mènera vers la Lumière.


***

- Trouve-les, avait murmuré Alantha dans l’esprit de Nawel. Ils sont ton avenir et tu es le leur. Trouve-les, ma soeur d’âme.
Alors la jeune femme s’était enfoncée dans la jungle, seule.
Ou presque.
- Venia ?
- Contact.


***

Alors qu’ils passaient sous un pont de lianes, un effrayant rugissement s’éleva non loin d’eux. Instantanément, Destan se mit en garde avec une vitesse, une grâce et une énergie incroyable.
Prêt au combat.
A ses côtés, Elio réagit lui aussi avec la même vivacité. Il s’accroupit, les contours de son corps se voilèrent, et il devint jaguar. Le fauve n’avait rien à voir avec l’enfant qui se tenait là il y a un instant, si ce n’étaient ces yeux d’un vert troublant.
Eryn, souriante, se pencha pour cueillir une fleur.

Enfin, la bête fut sur eux. Il s’agissait d’un chien énorme, massif, qui mesurait près d’un mètre au garrot. Destan remarqua immédiatement son importante musculature, sa crête osseuse dentelée, ses pattes dotées de trois articulations, sa fourrure aux reflets pourpres, ses crocs immenses et redoutables... L’animal n’avait rien à voir avec un chien. C’était un monstre.
D’un mouvement ample, simple, parfait, la lame de Destan s’abattit sur le molosse.
Qui s’était effondré, une fraction de seconde auparavant.
Mort.
Destan posa son regard sur la créature qui se tenait en face de lui. Semblable à une statue vivante, une voix pourtant humaine s’en éleva.


***

- Venia ?
- Contact.
- Peux-tu libérer ma tête et mes mains ?
- Analyse de la demande. Routine établie. Compatible. Extension tête et main désactivée.


***

Une jeune femme aux yeux bleus pâles et aux cheveux blonds coupés courts se tenait devant Destan. Elle tenait dans sa main une épée, son corps musclé paraissait rompu aux combats, et son regard déterminé était semblable à celui de l’adolescent. Celui-ci comprit alors qu’il avait affaire à une guerrière.
Il sourit intérieurement, sans en avoir conscience.
La jeune femme prit alors la parole.
- Où sommes-nous ?
La question surprit Destan, mais il répondit tout de même.
- Au coeur de la Jungle d’Hulm… Par le Sang des Figés, qui es-tu pour ignorer cela ? Et que fais-tu ici ?
- Mon nom est Nawel Héliantas, et je suis une Armure.
Il y eut un silence. Puis Destan comprit.

Quand celui qui décida du sort des Fils du Chaos reviendra, la Tisseuse de Rêves ira chercher l’Enfant des Sept au-delà de la Grande Dévoreuse.
Alors l’Armure, guidée par les Etoiles et la Roue, les mènera vers la Lumière.


***

Accroupie au sommet d’une tour de verre et d’ivoire, Ellana écoutait le vent de la nuit. A ses côtés, Sayanel, tout aussi silencieux, semblait songeur. La Marchombre se tourna enfin vers son ami, souriante.
- Une nouvelle pièce est entrée en jeu. Destan a trouvé l’Armure.
Ses yeux brillaient d’une lumière nouvelle.
Une lumière vive, étincelante, brûlante.
La lumière de l’espoir.

Murmure du vent sur les toits,
Secrets portés par la nuit,
A ceux qui savent écouter.


***

Au cours d’un périple qui avait duré plusieurs semaines, Destan, Elio, Eryn et Nawel avaient tout d’abord franchi les montagnes de l’Est, avant de s’offrir quelques jours de repos à Fériane, accueillis par les rêveurs. Ils en avaient profité pour faire un peu plus connaissance avec l’Armure, qui s’était révélée pleine de mystères. Elle disait venir d’AnkNor. Destan et Elio n’avaient jamais entendu parler de cet endroit ; seule Eryn ne parut pas surprise. Le jeune homme avait un peu de mal à cerner la fille d’Ewilan et Salim. Cependant, c’était elle qui décidait de leur itinéraire. Nul ne savait pourquoi, mais la fillette aux boucles dorées et aux yeux violets avait en tête un trajet et un but bien précis.
Après quelques jours passés dans le calme et le silence de la confrérie, leurs hôtes leur avaient offert des chevaux, et ils avaient repris la route. Ils n’étaient restés qu’une seule nuit à Al-Chen, puis étaient remontés vers le nord, longeant le lac Chen. Ils avaient ensuite traversé le Pollimage, à la plus grande joie des deux enfants.
Nawel, elle, ouvrait de grands yeux curieux, et enregistrait tout ce qu’elle voyait. Elle leur racontait parfois son enfance, ou bien parlait de ses amis, d’où elle venait. Destan avait compris qu’il leur restait encore bien des endroits à découvrir et à explorer.

Nawel avait pris le relais d’Eryn pour les guider. Elle sentait comme la présence d’Alantha à ses côtés, pour la guider, et, si elle ne savait pas exactement où ils allaient, elle était cependant certaine qu’il leur fallait s’enfoncer dans cette zone marécageuse. Voilà pourquoi ils empruntaient depuis quelques jours une piste étroite, non loin de la rive du lac Chen, au coeur des roselières. D’infimes transformations du paysage laissaient deviner qu’ils approchaient peu à peu des Dentelles Vives, mais pour le moment, des multitudes de roseaux s’étendaient à perte de vue.
Le sol était instable, détrempé, boueux, et les chevaux renâclaient parfois lorsque leurs sabots s’enfonçaient dans une terre trop gorgée d’eau pour supporter leur poids. Dans ces instants-là, les cavaliers mettaient alors pied à terre pour repérer les fondrières et les éviter.
L’air était chaud, moite, et les enfants étaient exténués. Aussi, quand Elio demanda d’un air suppliant à Destan s’ils pouvaient se baigner dans le lac, celui-ci soupira et accepta. Eryn leur fit signe de la suivre, et ils empruntèrent un sentier, à peine tracé, qui leur permit de s’approcher du lac.
Ils se figèrent avant d’atteindre la rive.
Devant eux, un ponton en bois d’une vingtaine de mètres s’enfonçait dans le lac. A son extrémité, se trouvait une enfant, assise en tailleurs, le visage penché sur un cahier, lui-même posé sur ses genoux. Elle était petite, fine et menue, vêtue d’une simple tunique blanche, un foulard assorti retenant ses longs cheveux noirs. La fillette paraissait avoir le même âge qu’Elio, peut-être un peu moins. Pourtant, quand elle posa son regard bleu lumineux sur les quatre personnes qui venaient d’arriver, il sembla à Destan que ce regard-là contenait une sagesse et une sérénité infinie, et la voix douce et posée qui s’éleva alors l’amena à douter.
Impossible de donner un âge à celle qui se trouvait devant eux.
- Bonjour. Je vous attendais.
Nawel fut la première à réagir.
- Tu nous attendais ? Mais tu ne nous connais même pas, par Kaïa !
L’enfant sourit.
- Tu es Nawel. A tes côtés se trouvent Destan, Elio et Eryn.
Il y eut un silence. Même les deux plus jeunes, qui ne cessaient jamais de bavarder, s’étaient enfin tus.
Encore une fois, ce fut Nawel qui brisa le silence.
- Qui es-tu ?
- Eejil.
Un hurlement sauvage se fit alors entendre dans leurs dos. Tous se retournèrent, et Destan et Nawel eurent la même réaction.
En une fraction de seconde, ils étaient en garde.
Prêts au combat.
Un rire, calme et cristallin, s’éleva derrière eux.
- Ne vous inquiétez pas, c’est Doudou.
- Doudou ?
C’est alors que, jaillissant des roseaux, une créature incroyable fit son apparition. Il s’agissait d’un être humanoïde velu et monstrueusement musclé, vêtu d’un pagne en peau de bêtes. Il portait un collier de coquillages autour du cou, et sa chevelure était vaguement relevée en catogan.
Dernier détail, la montagne de muscles souriait de toutes ses immenses et nombreuses dents.
- Salut les poulets !
Seule Eryn ne parut pas surprise, et répondit gentiment.
- Bonjour Monsieur le troll.
Un troll ! Destan fronça les sourcils. Ce n’était pas normal… Depuis quand les trolls existaient-ils ?
- Tu peux m’appeler Doudou.
Destan accepta alors le fait qu’ils avaient depuis bien longtemps quitté les rives du normal.


***

Pendant que Destan restait là, interdit, à contempler Elio et Eryn bavarder avec le troll, Nawel s’était de nouveau intéressée à Eejil. Celle-ci dessinait dans son cahier, avec une application et une concentration remarquable. Nawel se pencha au-dessus d’elle, et vit de minutieux croquis représentant une ville irréelle. D’autres montraient un visage d’homme, rond et pourtant adulte, avec un sourire sincère et joyeux.
Les traits de ce visage correspondaient en tous points à ceux décrits par Destan au cours du voyage.
Les traits de Pierre.
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Eejil releva la tête et sourit à la jeune femme.
- Quand celui qui décida du sort des Fils du Chaos reviendra, la Tisseuse de Rêves ira chercher l’Enfant des Sept au-delà de la Grande Dévoreuse. Alors l’Armure, guidée par les Etoiles et la Roue, les mènera vers la Lumière, récita-t-elle.
Nawel soupira.
- Oui… Destan m’a expliqué. Il est le Fils du Chaos, Eryn est la Tisseuse de Rêves, et Elio correspond à l’Enfant des Sept. Certains détails quant à la Grande Dévoreuse m’échappent, mais j’ai saisi les grandes lignes. Quant à l’Armure, il semblerait qu’il s’agisse de moi-même…
Elle eut un sourire triste.
- Ils comptent tous sur moi. Je déteste quand les enfants posent sur moi ce regard plein de confiance. Comment pourrais-je les guider où que ce soit dans un monde que je ne connais pas ?
- Tu sais…
- Oui ?
- Eejil… Ça veut dire lumière en troll.


***

- Je suis la Gardienne de la Cité.
Nawel eut beau regarder tout autour d’elle, pas de cité à l’horizon. Il lui semblait effectivement que Destan lui avait indiqué que la ville la plus proche était Al-Chen. La jeune femme ne comprenait décidément plus rien à ce monde étrange.
Voyant son regard, Eejil reprit.
- La Sérénissime se cache aux yeux des hommes.
- Et où se cache-t-elle exactement ?
- Elle est ici et là-bas... Elle est partout. Et elle ne se dévoile qu’à ceux qui la méritent.
- Ah bon. Et à quoi ressemble-t-elle, ta Sérénissime ? Elle ne doit pas être très grande…
Une lueur amusée éclaira le visage d’Eejil.
- Au contraire… Mais de toutes les façons, la Sérénissime présente une multitude de facettes, chacune étant unique pour chacune des rares personnes qui ont la chance de franchir ses portes.
Après un silence, l’enfant ajouta :
- Regarde, elle est juste là.
Et en effet, juste au bout du ponton, se dressait la Sérénissime…

Une cité de pierre et de verre, bâtie sur l’eau, se tenait devant elle. Faite d’arches, de coupoles, de ponts et de bâtiments époustouflants, la Sérénissime était une prouesse architecturale à faire pâlir les bâtisseurs d’AnkNor. Elle était nimbée d’une brume argentée, qui empêcha Nawel d’en estimer les véritables proportions.
La cité semblait aérienne, légère, tenant par on ne sait quel miracle. Nawel déambulait de pont en pont, dans un labyrinthe apaisant. Pourtant, elle ne croisa personne.
La Sérénissime était déserte.
Il lui semblait pourtant apercevoir parfois des ombres, floues et brumeuses. Mais le silence le plus total qui régnait ici ne trahissait aucune présence humaine.

Elle arriva enfin devant une tour qui lui rappela celle de l’école des Aspirants, du temps où elle vivait encore à AnkNor. Sans savoir pourquoi, la jeune femme poussa la porte et monta les escaliers, ne s’arrêtant à aucun palier. Enfin, au cinquième et dernier étage, elle pénétra dans la petite pièce qui occupait tout le haut de la tour.
Au centre, trônait un bureau en bois, simple mais beau. La pièce était baignée d’une lumière étrange, douce et paisible, et l’air était teinté d’une délicate fragrance de menthe poivrée.
Un homme était assis dans un fauteuil face au bureau, et écrivait. Lorsqu’il s’aperçut de la présence de Nawel, il releva son visage.
Leurs regards se croisèrent, et Nawel sut qu’elle l’avait trouvé.

12 commentaires:

  1. J'adore l'arriver de Doudou =)
    Comme pour le texte de Hogyomu, beaucoup de personnages que je ne connais pas encore ^^ Mais j'ai bien hâte de lire les livres de Pierre BOTTERO qu'il me reste à découvrir !
    Bravo Vavi pour ce beau texte, très complet =)

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  2. Juste magnifique, bravo ! C'est pas un sujet facile en plus ;)
    Joie :D

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    1. Mais elle s'est merveilleusement bien débrouillée !

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  3. Exactement ce que j'aurais aimé avoir le temps d'écrire ! Bravo c'est très beau !
    Obéron

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  4. Merci beaucoup à vous tous !!! Je suis vraiment très touchée que mon texte vous plaise... :)
    Marinette, on me l'a également fait remarquer et je suis assez d'accord : mon texte peut être difficile à comprendre (voire carrément obscur) pour ceux qui n'ont pas lu tous les livres de Pierre Bottero (du moins les quatorze qui ont trait, de près ou de loin, explicitement ou non, au Gwendalavir). ^^"

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  5. Un texte vraiment magnifique. Je n'arrive pas à croire que tu ais inventé la suite de l'histoire de Nawel ! Depuis le temps que je me demande ce qui ce serait passé après, tu viens de m'offrir une réponse ! Encore merci !
    Esîl

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    1. J'ai aussi adoré le texte pour cette raison... Nous avons enfin une fin :D

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  6. Et bien moi je n'ai lu aucun livre de Pierre BOTTERO...
    Pour autant j'ai beaucoup aimé le texte de Vavi !
    J'avais même voté pour ce texte avant même la parution des résultats officiels...
    Mais comme pour le Père Noël : chutttttttt c'est un secret !!!
    En tout cas félicitations pour ce joli texte bien écrit !

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